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Lutter contre le harcèlement psychologique au travail
En tant que père d'un jeune bambin, il croyait savoir composer avec tous les accès de colère possibles. Les injures, les objets lancés vers lui, les accusations étudiées qui n'ont aucun sens logique.

Le problème, cependant, c'est que ces accès de colère ne sont pas ceux de son enfant, mais d'une collègue de travail.

Plus grave encore, cette collègue a commencé à ridiculiser son travail dans des courriels qu'elle envoie à tout le monde dans l'immeuble. Et sur le blogue qu'elle tient, elle a publié des propos méchants sur son style d'enseignement. Les gens ont commencé à lui jeter d'étranges regards.

Harcèlement psychologique, harcèlement moral, intimidation ou persécution – quelle que soit l'appellation retenue −,,,,, il est de fait que ce phénomène ne cesse de s'amplifier dans les milieux de travail, et les établissements d'enseignement supérieur ne font pas exception. S'il peut être relativement facile de repérer les cas flagrants de harcèlement psychologique comme celui décrit ci-dessus, les manifestations plus subtiles de ce phénomène sous la forme de campagnes de dénigrement sournoises, de regards méprisants ou d'un ton condescendant ne sont pas, du reste, aisées à déceler et à prouver. Néanmoins, toutes les formes de harcèlement psychologique peuvent se révéler dévastatrices.

« Les comportements associés au harcèlement psychologique ont toujours été présents dans les mondes du travail. Ce qui est nouveau cependant, c’est leur intensité, leur fréquence et l’aggravation de ses conséquences psychopathologiques qui, à partir des années 90, ont pris une dimension alarmante », observe Angelo Soares, sociologue au département d’organisation et ressources humaines de l’Université du Québec à Montréal.

Le professeur Soares, qui conduit des recherches sur le harcèlement psychologique et qui participe à titre de conférencier à de nombreux colloques sur la question, note que, malgré l’absence d’une définition universelle du processus, la plupart des experts s’entendent sur trois dimensions toujours présentes : la répétition et la persistance de l’action, les effets négatifs, voire destructeurs, sur la personne cible, et le fait que la définition soit centrée sur les effets subis par la personne cible et non pas sur les intentions de la personne qui harcèle.

Les harceleurs sont liés entre eux par plusieurs façons communes de tenter d’obtenir la réaction désirée, ce qui est, selon Angelo Soares, l’objectif de tout harceleur. « Ils cherchent à contrarier, à persécuter leurs victimes. Le harcèlement psychologique porte atteinte à la dignité humaine. »

Les harceleurs :
• isolent leurs victimes, ils essaient d'amener les autres travailleurs à cesser toute communication avec elles.
• dépouillent leurs victimes de leur soutien social, ils les excluent des réunions et des séances de travail, et poussent cette mise à l'index jusqu'aux rencontres sociales et aux activités en dehors du milieu de travail,
• attaquent la réputation de leurs victimes, ils colportent des cancans sur elles, les tournent en ridicule et jettent le discrédit sur elles,
• déprécient leurs compétences professionnelles, par exemple en confiant des tâches sans intérêt, insignifiantes à une victime surqualifiée, en s'attendant à des résultats impossibles ou encore en chargeant la victime d'un travail qui n'a aucun rapport avec son domaine de compétence,
• mettent en danger la santé physique de leurs victimes en leur confiant des tâches incompatibles avec leur état physique ou leurs limites.

Le harcèlement psychologique est la « somme de tous les actes accumulés », selon Angelo Soares. « Il n'existe pas de consensus parmi les experts sur le moment à partir duquel une conduite constitue véritablement du harcèlement psychologique, mais ce qui importe c'est qu'il s'agit d'une forme de violence dynamique qui se poursuit et se répète. »

Il est fréquent que les victimes de harcèlement psychologique souffrent de dépression, fournissent un piètre rendement au travail ou cessent tout simplement de fonctionner. Il arrive même dans les pires cas qu'elles agressent physiquement leurs bourreaux ou qu'elles mettent fin à leur vie.

« Le harcèlement psychologique au travail est une menace importante et peut avoir des effets dévastateurs sur la santé mentale des travailleuses et travailleurs », souligne Angelo Soares dans une étude.

Le droit canadien relatif à cette forme de harcèlement est des plus complexe car il varie non seulement d’une province à l’autre mais aussi selon les circonstances de chaque cas.

Le harcèlement psychologique, différent en droit du harcèlement sexuel, n’est pas classé dans la catégorie des actes répréhensibles généralement prévus dans les lois régissant les droits de la personne.

En 2004, le gouvernement du Québec a été le premier en Amérique du Nord à promulguer une loi qui proscrit le harcèlement psychologique au travail. La loi québécoise définit expressément ce délit comme « une conduite vexatoire se manifestant soit par des comportements, des paroles, des actes ou des gestes répétés, qui sont hostiles ou non désirés, laquelle porte atteinte à la dignité ou à l'intégrité psychologique ou physique du salarié et qui entraîne, pour celui-ci, un milieu de travail néfaste ».

La Saskatchewan a depuis modifié la définition de « harcèlement » prévue dans sa loi sur la santé et la sécurité au travail de sorte qu'elle s'applique à « tout comportement, propos, signe, acte ou geste importun de la part d'une personne qui… peut nuire au bien-être psychologique ou physique du travailleur et dont cette personne sait ou devrait raisonnablement savoir que ces agissements sont de nature à humilier ou à intimider un travailleur et qu'ils constituent une menace pour la santé ou la sécurité de celui-ci ».

La loi dispose également que, pour qu'un acte constitue du harcèlement psychologique, l'existence d'un des éléments suivants doit être établie : « une conduite, des propos, des démonstrations, des actes ou des gestes répétés » ou « une seule occurrence grave d’une conduite ou un propos, une démonstration, un acte ou un geste isolé grave ayant des conséquences durables et préjudiciables pour le travailleur ».

Dans d'autres provinces canadiennes, les personnes victimes de harcèlement psychologique doivent s’aventurer dans les méandres parfois complexes des divers recours possibles, dont le dépôt de griefs en vertu des conventions collectives et des lois provinciales en matière de travail et l’engagement de poursuites au civil.

De plus en plus, les décisions des tribunaux canadiens dans des affaires de harcèlement psychologique provoquent de vifs remous dans les salles de conseil des sièges sociaux et se révèlent fort coûteuses pour les employeurs qui font mine de ne rien voir lorsque des supérieurs traitent sans égards leurs subordonnés ou même lorsque le harcèlement s’exerce entre employés de rangs plus ou moins égaux.

En 2006, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a accordé à Nancy Sulz une compensation financière de près de 1 million de dollars parce qu'elle avait été victime de harcèlement psychologique de la part de son supérieur à la Gendarmerie royale du Canada au point d'en tomber malade. L'arrêt Sulz, qui fait maintenant autorité, et une série d'autres affaires laissent clairement entendre aux employeurs qu’ils seraient bien avisés de s’attaquer à tout problème de harcèlement susceptible de survenir au travail.

Tout porte à croire cependant que la situation la plus difficile se présente lorsque le harcèlement implique deux ou plusieurs collègues relativement « égaux » par leur rang ou leur ancienneté. Dans certains milieux, les travailleurs peuvent déposer des plaintes auprès du bureau de l'employeur responsable des questions d'équité ou de harcèlement. Après enquête, l'employeur peut décider, selon les conclusions qui s'en dégagent, de prendre des mesures pour remédier au problème.

Et la victime qui est membre d'un syndicat peut choisir de présenter un grief contre un employeur qui refuse de prendre de telles mesures.

Mais s'il est certes possible de recourir à ces démarches, il peut être également difficile de les mener à bien, particulièrement dans un environnement universitaire, où le droit de discuter ouvertement et en profondeur de points de vue divergents est souvent invoqué comme défense lorsque des collègues soutiennent faire l'objet de harcèlement psychologique. Angelo Soares rejette toutefois l'idée que le harcèlement psychologique puisse s'autoriser du principe de la liberté académique.

« Le droit à la liberté académique n'englobe pas implicitement le droit de manquer de respect ou de civilité. Nous avons la liberté d'étudier, d'enseigner et de publier nos travaux de recherche », souligne-t-il. « Mais cela ne m'autorise pas pour autant à maltraiter mes étudiants. Ma liberté académique ne me confère pas le droit de gifler quelqu'un, pas plus qu'elle ne me permet d'humilier les autres et de tenir des propos impolis ou irrespectueux. »

« Il est inacceptable de crier après quelqu'un », fait valoir Angelo Soares, quelle que soit l'ardeur avec laquelle vous puissiez débattre.

Il recommande aux personnes qui s'estiment victimes de harcèlement psychologique de s'attaquer au problème en notant en détail, aussitôt après l'occurrence de l'événement, tous les renseignements pertinents, entre autres :

• ce qui s'est passé exactement,
• comment vous vous êtes senti(e),
• comment vous avez réagi ou répondu au harceleur,
• les noms des témoins, s'il y en a.

De même, il est important de vous rappeler que vous n'y êtes pour rien. Angelo Soares conseille fortement aux victimes de ne pas affronter les harceleurs, à moins qu'elles ne soient tout à fait certaines de pouvoir rester calmes. Si vous faites partie d'un syndicat, informez votre délégué de la situation. Sinon, demandez à votre superviseur de vous rencontrer pour discuter du problème.

Si le harceleur se trouve être votre superviseur, adressez-vous à ses supérieurs. Faites toujours savoir clairement que vous vous attendez à ce que des mesures concrètes soient prises pour contrer le harcèlement.

Angelo Soares conseille également de rester calme pendant toute la durée de l'intimidation. Restez poli(e) si vous le pouvez, bien que cela ne soit pas chose facile. Il est décevant pour le harceleur de voir que sa victime ne réagit comme il l'aurait souhaité.

En restant calme et poli(e), vous faites savoir au harceleur que vous refusez de « jouer son jeu » et de vous plier aux règles auxquelles il essaie de vous soumettre. « Il est très difficile d'être méchant avec quelqu'un qui continue d'agir poliment. Cela provoque une dissonance cognitive chez le harceleur. »

Il est encourageant de constater à l'heure actuelle que de plus en plus de gens acceptent volontiers de parler de harcèlement psychologique et de soulever la question au grand jour, ajoute Angelo Soares. « Croyez-le ou non, bon nombre de harceleurs ne sont pas conscients de l'effet qu'ils ont sur leurs victimes. Les programmes d'information sur le phénomène en milieu de travail sont indispensables pour amener les harceleurs à prendre conscience d'eux-mêmes », conclut-il.

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